suite: histoire d´un conscrit Chapitre XVII

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suite: histoire d´un conscrit Chapitre XVII

Message par La Braise. "Fourrier" le Dim 30 Nov 2008 - 20:01

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Suite Chapitre XVII, histoire d´un conscrit de 1813


«Tiens! c'est toi, Joseph! je te croyais enterré depuis quatre mois!»
Alors je reconnus mon pauvre Zébédé. Il paraît que ma figure l'attendrit, car, sans se lever, il me serra la main, en s'écriant:
«Klipfel... voici Joseph!»
Un autre soldat, assis près de la marmite voisine, tourna la tête et dit:
«C'est toi, Joseph? Tiens! tu n'es pas mort?»
Et voilà tous les compliments que je reçus. La misère avait rendu ces gens tellement égoïstes, qu'ils ne pensaient plus qu'à leur peau. Malgré cela, Zébédé conservait toujours un bon fond; il me dit de m'asseoir près de sa marmite, en lançant aux autres un de ces coups d'oeil qui le faisaient respecter, et m'offrit sa cuiller, qu'il avait passée dans une boutonnière de sa capote. Mais je le remerciai, ayant eu la veille le bon esprit d'entrer chez le charcutier de Riza et de mettre dans mon sac une douzaine de cervelas, avec une bonne croûte de pain et un flacon plein d'eau-de-vie. J'ouvris donc mon sac, je tirai le chapelet de cervelas et j'en remis deux à Zébédé, ce qui lui fit venir les larmes aux yeux. J'avais aussi l'intention d'en offrir aux camarades; mais, devinant ma pensée, il me posa la main sur le bras d'un air expressif, et dit:
«Ce qui est bon à manger est bon à garder!»
Alors il se retira du cercle, et nous mangeâmes en buvant du schnaps; les autres ne disaient rien et nous regardaient de travers. Klipfel, ayant senti l'odeur de l'ail, tourna la tête en s'écriant:
«Hé! Joseph, viens donc manger à notre marmite. Les camarades sont toujours des camarades, que diable!
– C'est bon! c'est bon! répondit Zébédé; pour moi, les meilleurs camarades sont les cervelas; on les retrouve toujours à l'occasion.»
Puis il referma lui-même mon sac et me dit:
«Garde ça, Joseph... Voilà plus d'un mois que je ne m'étais pas si bien régalé. Tu n'y perdras rien, sois tranquille.»
Une demi-heure après, on battit le rappel; les tirailleurs se replièrent, et le sergent Pinto, qui se trouvait dans le nombre, me reconnut.
«Eh bien, me dit-il, vous en êtes donc réchappé! Cela me fait plaisir... Mais vous arrivez dans un vilain moment! – Mauvaise guerre... mauvaise guerre», faisait-il en hochant la tête.
Le colonel et les commandants montèrent à cheval, et l'on se remit en route. Les Cosaques s'éloignaient. Nous allions l'arme à volonté. Zébédé marchait près de moi, et me racontait ce qui s'était passé depuis Lutzen: – d'abord les grandes victoires de Bautzen et de Wurtschen; les marches forcées pour rejoindre l'ennemi qui battait en retraite; la joie qu'on avait de pousser sur Berlin. Ensuite l'armistice, pendant lequel on était cantonné dans les bourgades; puis l'arrivée des vétérans d'Espagne, des hommes terribles, habitués au pillage et qui montraient aux jeunes à vivre sur le paysan.
Malheureusement, à la fin de l'armistice, tout le monde s'était mis contre nous; les gens nous avaient pris en horreur; on coupait les ponts sur nos derrières, on avertissait les Prussiens, les Russes et les autres de nos moindres mouvements, et chaque fois qu'il nous arrivait une débâcle, au lieu de nous secourir, on tâchait de nous enfoncer encore plus dans la bourbe. Les grandes pluies étaient venues pour nous achever. Le jour de la bataille de Dresde, il en tombait tellement, que le chapeau de l'Empereur lui pendait sur les deux épaules. Mais quand on remporte la victoire, cela vous fait rire: on a chaud tout de même, et l'on trouve de quoi changer; le pire de tout, c'est quand on est battu, qu'on se sauve dans la boue, avec des hussards, des dragons et d'autres gens de cette espèce à vos trousses, et qu'on ne sait pas, lorsqu'on découvre au loin dans la nuit une lumière, s'il faut avancer ou périr dans le déluge.
Zébédé me racontait ces choses en détail. Il me dit qu'après la victoire de Dresde le général Vandamme, qui devait fermer la retraite aux Autrichiens, avait pénétré du côté de Kulm, dans une espèce d'entonnoir, à cause de son ardeur extraordinaire, et que ceux que nous avions battus la veille étaient tombés sur lui à droite, à gauche, en avant et en arrière; qu'on l'avait pris, avec plusieurs autres généraux, et détruit son corps d'armée. Deux jours avant, le 26 août, pareille chose était arrivée à notre division, ainsi qu'aux 5e, 6e et 11e corps sur les hauteurs de Lowenberg. Nous devions écraser les Prussiens de ce côté, mais par un faux mouvement du maréchal Macdonald, l'ennemi nous avait surpris dans le creux d'un ravin, avec nos canons embourbés, notre cavalerie en désordre et notre infanterie qui ne pouvait plus tirer à cause de la pluie battante; on s'était défendu à coups de baïonnette; et le 3e bataillon était arrivé, sous les charges de ces Prussiens, jusque dans la rivière de la Kaltzbach. Là, Zébédé avait reçu d'un grenadier deux coups de crosse sur le front. Le courant l'avait entraîné pendant qu'il tenait à bras-le-corps le capitaine Arnould; et tous deux étaient perdus, si par bonheur le capitaine, dans la nuit noire, n'avait pu saisir une branche d'arbre à l'autre bord et se retirer de l'eau. – Il me dit que toute cette nuit, malgré le sang qui lui sortait du nez et des oreilles, il avait marché jusqu'au village de Goldberg, mourant de faim, de fatigue et de ses coups de crosse, et qu'un menuisier avait eu pitié de lui: que ce brave homme lui avait donné du pain, des oignons et de l'eau. – Il me raconta ensuite que, le lendemain, toute la division, suivie des autres corps, marchait par troupes à travers champs, chacun pour son compte, sans recevoir d'ordres, parce que les généraux, les maréchaux et tous les officiers montés s'étaient sauvés le plus loin possible, dans la crainte d'être pris. Il m'assura que cinquante hussards les auraient ramassés les uns après les autres, mais que, par bonheur, Blücher n'avait pu traverser la rivière débordée, de sorte qu'ils avaient fini par se rallier à Wolda, où les tambours de tous les corps battaient la marche de leur régiment aux quatre coins du village. Par ce moyen, chaque homme s'était démêlé lui-même en marchant sur son tambour.
Le plus heureux, dans cette déroute, c'est qu'un peu plus loin, à Buntzlau, les officiers supérieurs s'étaient aussi retrouvés, tout surpris d'avoir encore des bataillons à conduire!
Voilà ce que me raconta mon camarade, sans parler de la défiance qu'il fallait avoir de nos alliés, qui, d'un moment à l'autre, ne pouvaient manquer de nous tomber sur les reins. Il me dit que le maréchal Oudinot et le maréchal Ney avaient aussi été battus, l'un à Gross-Beeren et l'autre à Dennewitz. C'était quelque chose de bien triste; car, dans ces retraites, les conscrits mouraient d'épuisement, de maladie et de toutes les misères. Les vieux d'Espagne et les anciens d'Allemagne, tannés par le mauvais temps, pouvaient seuls résister à ces grandes fatigues.
«Enfin, me dit Zébédé, nous avons tout contre nous: le pays, les pluies continuelles et nos propres généraux, las de tout cela. Les uns sont ducs, princes, et s'ennuient d'être toujours dans la boue, au lieu de s'asseoir dans de bons fauteuils; et les autres, comme Vandamme, veulent se dépêcher de devenir maréchal, en faisant un grand coup. Nous autres, pauvres diables, qui n'avons rien à gagner que d'être estropiés pour le restant de nos jours, et qui sommes les fils des paysans et des ouvriers qui se sont battus pour abolir la noblesse, il faut que nous périssions pour en faire une nouvelle!»
Je vis alors que les plus pauvres, les plus malheureux ne sont pas toujours les plus bêtes, et qu'à force de souffrir on finit par voir la triste vérité. Mais je ne dis rien, et je suppliai le Seigneur de me donner la force et le courage de pouvoir supporter les misères que toutes ces fautes et ces injustices nous annonçaient de loin.
Nous étions alors entre trois armées, qui voulaient se réunir pour nous écraser d'un coup: celle du Nord commandée par Bernadotte, celle de Silésie commandée par Blücher, et l'armée de Bohême commandée par Schwartzenberg. On croyait, tantôt que nous allions passer l'Elbe, pour tomber sur les Prussiens et les Suédois, tantôt que nous allions courir sur les Autrichiens, du côté des montagnes, comme nous avions fait cinquante fois en Italie et ailleurs. Mais les autres avaient fini par comprendre ce mouvement, et quand nous avions l'air d'approcher, ils s'en allaient plus loin. Ils se défiaient surtout de l'Empereur, qui ne pouvait être à la fois en Bohême et en Silésie, et cela faisait des marches et des contremarches abominables.
Tout ce que demandaient les soldats, c'était de se battre, car, à force de marcher et de dormir dans la boue, à force d'être à la demi-ration et rongés par la vermine, ils avaient pris la vie en horreur. Chacun pensait: «Pourvu que cela finisse d'une façon ou d'une autre... C'est trop fort... cela ne peut pas durer!»
Moi-même, au bout de quelques jours, j'étais las d'une pareille existence; je sentais que les jambes m'entraient jusque dans les côtes, et je dépérissais à vue d'oeil.
Tous les soirs il fallait faire faction, à cause d'un gueux nommé Thielmann, qui soulevait les paysans contre nous; il nous suivait comme notre ombre, il nous observait de village en village, sur les hauteurs, sur les routes, dans le creux des vallons: son armée, c'étaient tous ceux qui nous en voulaient; il avait toujours assez de monde.
C'est aussi vers ce temps que les Bavarois, les Badois et les Wurtembergeois se déclarèrent contre nous, de sorte que toute l'Europe était sur notre dos.
Enfin nous eûmes la consolation de voir que l'armée se ramassait comme pour une grande bataille; au lieu de rencontrer les Cosaques de Platow et les partisans de Thielmann aux environs des villages, nous trouvions des hussards, des chasseurs, des dragons d'Espagne, de l'artillerie, des équipages de ponts en marche. La pluie tombait à verse; ceux qui n'avaient plus la force de se traîner s'asseyaient dans la boue au pied d'un arbre et s'abandonnaient à leur malheureux sort.
Le 11 octobre, nous bivaquions près du village de Lousig; le 12, près de Grafenheinichen; le 13, nous passions la Mulda, et nous voyions défiler sur le pont la vieille garde et La Tour-Maubourg. On annonçait le passage de l'Empereur, mais nous partîmes avec la division Dombrowski et le corps de Souham.
Dans les moments où la pluie cessait de tomber, et quand un rayon de soleil d'automne brillait entre les nuages, on voyait toute l'armée en marche: la cavalerie et l'infanterie s'avançaient de partout sur Leipzig. De l'autre côté de la Mulda brillaient aussi les baïonnettes des Prussiens, mais on ne découvrait pas encore les Autrichiens ni les Russes; ils arrivaient sans doute d'ailleurs.
Le 14, notre bataillon fut encore une fois détaché pour aller en reconnaissance dans la ville d'Aaken; l'ennemi s'y trouvait; il nous reçut à coups de canon, et nous restâmes toute la nuit dehors, sans pouvoir allumer un seul feu, à cause de la pluie. Le lendemain nous partîmes de là, pour rejoindre la division à marches forcées. Je ne sais pas pourquoi chacun disait:
«La bataille approche!... la bataille approche!...»
Le sergent Pinto prétendait que l'Empereur était dans l'air. – Moi, je ne sentais rien, mais je voyais que nous marchions sur Leipzig, et je pensais: «Si nous avons une bataille, pourvu qu'il ne t'arrive pas d'attraper un mauvais coup comme à Lutzen, et que tu puisses encore revoir Catherine!»
La nuit suivante, le temps s'étant un peu remis, des milliards d'étoiles éclairaient le ciel, et nous allions toujours. Le lendemain, vers dix heures, près d'un petit village dont je ne me rappelle pas le nom, on venait de crier: »Halte!» pour respirer, lorsque nous entendîmes tous ensemble comme un grand bourdonnement dans l'air. Le colonel, encore à cheval, écoutait, et le sergent Pinto dit:
«La bataille est commencée.»
Presque au même instant le colonel, levant son épée, cria:
«En avant!»
Alors on se mit à courir: les sacs, les gibernes, les fusils, la boue, tout sautait; on ne faisait attention à rien. Une demi-heure après, nous aperçûmes, à quelque mille pas devant le bataillon, une queue de colonne qui n'en finissait plus: des caissons, des canons, de l'infanterie, de la cavalerie; derrière nous, sur la route de Duben, il en venait d'autres, et tout cela galopait! Même à travers champs, des régiments entiers arrivaient au pas de course.
Tout au bout de la route, on voyait les deux clochers de Saint-Nicolas et de Saint-Thomas de Leipzig dans le ciel, tandis qu'à droite et à gauche, des deux côtés de la ville, s'élevaient de grands nuages de fumée où passaient des éclairs. Le bourdonnement augmentait toujours; nous étions encore à plus d'une lieue de la ville qu'on était forcé de parler haut pour s'entendre, et l'on se regardait tout pâles comme pour dire:
«Voilà ce qui s'appelle une bataille!»
Le sergent Pinto criait:
«C'est plus fort qu'à Eylau!»
Il ne riait pas, ni Zébédé, ni moi, ni les autres; mais nous galopions tout de même, et les officiers répétaient sans cesse:
«En avant! en avant!»
Voilà pourtant comme les hommes perdent la tête; l'amour de la patrie était bien en nous, mais plus encore la fureur de nous battre.
Sur les onze heures, nous découvrîmes le champ de bataille, à une lieue en avant de Leipzig. Nous voyions aussi les clochers de la ville couverts de monde, et les vieux remparts sur lesquels je m'étais promené tant de fois en pensant à Catherine. En face de nous, à 1 200 ou 1 500 mètres, étaient rangés deux régiments de lanciers rouges, et un peu à gauche, deux ou trois régiments de chasseurs à cheval, dans les prairies de la Partha. C'est entre ces régiments que défilaient les convois qui venaient de Duben. Plus loin, le long d'une petite côte, étaient échelonnées les divisions Ricard, Dombrowski, Souham et plusieurs autres. Elles tournaient le dos à la ville. Des canons attelés et des caissons – les canonniers, les soldats et du train à cheval –, se tenaient prêts à partir. Enfin, tout à fait derrière, sur la colline, autour d'une de ces vieilles fermes à toiture plate et larges hangars, comme il s'en trouve dans ce pays, brillaient les uniformes de l'état-major.
C'était l'armée de réserve, commandée par le maréchal Ney; son aile gauche communiquait avec Marmont, posté sur la route de Hall, et son aile droite avec la grande armée, commandée par l'Empereur en personne; de sorte que nos troupes formaient pour ainsi dire un grand cercle autour de Leipzig, et que les ennemis, arrivant de tous les côtés à la fois, cherchaient à se donner la main pour faire un cercle encore plus grand autour de nous et nous enfermer dans la ville comme dans une souricière.
En attendant, trois terribles batailles se livraient en même temps: l'une contre les Autrichiens et les Russes, à Wachau; l'autre contre les Prussiens, à Mockern, sur la route de Hall, et la troisième sur la route de Lutzen, pour défendre le pont de Lindenau, attaqué par le général Giulay.
Ces choses, je ne les ai sues que plus tard; mais chacun doit raconter ce qu'il a vu lui-même; de cette façon, le monde connaîtra la vérité.
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La Braise. "Fourrier"
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