Blessures psychiques des combattants de l'Empire.

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Blessures psychiques des combattants de l'Empire.

Message par L'élégant le Dim 31 Aoû 2014 - 22:06

Je partage ici un article paru dans la revue Napoleonica et qui traite des blessures qui ne se voient pas, le syndrome post-traumatique des combattants de la Grande-Armée. Bonne lecture.

Vous trouverez ici un lien vers cet article : http://www.cairn.info/zen.php?ID_ARTICLE=NAPO_132_0055#no1


Blessures psychiques des combattants de l'Empire. Sources d'étude et premières approches

Nées de l’étude des conflits du XXe siècle, les recherches sur les traumatismes liés aux combats se penchent sur des conflits plus anciens et notamment les guerres de la Révolution et de l’Empire. Après 1815, si les blessures physiques étaient les plus visibles dans la société du premier XIXe siècle, les séquelles psychologiques des combats touchèrent de nombreux soldats. Les mémoires de combattant et les travaux de médecins sont alors des sources primordiales pour comprendre la nature de ces blessures psychiques ainsi que leur prise en compte par la société.


I) Les mémoires de combattant entre gloire et traumatisme


Sitôt le fracas des armes retombé, les soldats et les officiers des guerres napoléoniennes ont éprouvé le besoin de raconter ce qu’ils avaient vécu, tant ils eurent la conscience d’avoir traversé une époque exceptionnelle. Ainsi, les premiers mémoires sur la campagne de Russie sont-ils publiés dès 1814 [1]  Par la suite, une importante vague de publications... [1] par Eugène Labaume, aide de camp du vice-roi Eugène. Les témoignages de ces hommes disent combien ils se sont sentis acteurs des événements qu’ils avaient traversés. Nombreux sont les auteurs qui disent avoir eu des carnets de notes qui leur permirent par la suite de rédiger leurs mémoires. La perte de ces journaux, carnets de notes…, en Russie ou ailleurs, épisode extrêmement douloureux pour certains, ne fut qu’un contretemps pour les soldats écrivains qui avaient un profond désir de rapporter leurs aventures militaires. Certains firent œuvre littéraire dès le premier jet (Ségur [2]  Philippe de Ségur, Histoire de Napoléon et de la Grande... [2] , Marbot [3]  Jean-Baptiste Marbot, Mémoires du général baron de... [3] ) et avaient déjà en tête une publication future. Plus fréquemment, les survivants du conflit furent pressés par leur entourage de raconter leurs expériences de guerre, ils finirent souvent par coucher sur le papier leurs aventures avec la volonté de transmettre à leurs enfants une forme d’héritage mémoriel [4]  Voir par exemple la note introductive aux mémoires... [4] .


Source incontournable de l’histoire napoléonienne, ces mémoires sont écrits plusieurs années après la chute de l’Empire, et sont le fruit d’une certaine reconstruction. Lorsqu’ils n’avaient plus leurs notes prises sur le vif ou les lettres écrites à leurs familles, la mémoire déclinante des acteurs de l’épopée fut réactivée par la lecture d’ouvrages historiques (Victoires et conquêtes [5]  Charles Théodore Beauvais de Préau, Victoires, conquêtes,... [5] , Thiers [6]  Adolphe Thiers, Histoire du Consulat et de l’Empire,... [6] ), de périodiques (le Moniteur, bulletins de la Grande Armée), voire d’autres mémoires célèbres parus précédemment. De ce fait, à une époque où l’honneur et la bravoure sont au centre de la vie militaire et sociale, ils soulignent plus fréquemment les actes de courage ou de témérité que les couardises ou les bassesses [7]  Natalie Petiteau, Les lendemains d’Empire, les soldats... [7] . De même, rédigée par des hommes vieillissants, l’Épopée napoléonienne devient pour eux l’incarnation de leur jeunesse aventureuse pleine de gloires, de voyages et de découvertes. Ces mémoires sont ainsi pour la plupart un savant mélange de fierté et de nostalgie, où le mémorialiste se met en scène autant qu’il témoigne de ce qu’il a vu, fait ou entendu.


La première moitié du XIXe siècle est cependant une époque de mutation et les mémoires offrent à lire également les réalités plus sombres de la vie militaire. Ces hommes ont vécu des expériences traumatisantes et ont à cœur de témoigner des horreurs de la guerre et des événements qui les ont choqués durant leurs périodes d’activité militaire. Ces mémorialistes sont par ailleurs probablement des hommes ayant traversé les événements avec une certaine force morale, et sont passés outre les traumatismes nés de la guerre et des combats. Ce qui explique peut-être en partie le petit nombre de soldats ou d’officiers ayant laissé des mémoires et ce par rapport aux masses mobilisées [8]  Chantal Prévot dans la bibliographie qu’elle établit... [8] . Il est à souligner également que ces mémoires sont souvent rédigés par des hommes maîtrisant parfaitement l’écrit, réduisant par là même le nombre potentiel de soldats narrateurs [9]  Le chiffre communément admis tourne autour de 10 %... [9] . Certains sont plus loquaces que d’autres sur leurs expériences douloureuses, à l’image du capitaine François [10]  Charles Grolleau, Jules Clarette, Journal du capitaine... [10] , qui évoquent avec force et détails les conditions de détention sur les pontons de Cadix, ou encore le docteur Kerchove [11]  J.R.L. De Kerchove, Des maladies observées à la Grande... [11] qui décrit la retraite de Russie avec son regard de médecin militaire. On peut se demander alors si ce n’est pas pour se libérer, voire exorciser une histoire trop lourde à porter. Écrire fut probablement pour certains une forme de catharsis. En exhumant leurs souvenirs, les témoins purent ainsi s’approprier leur vécu et avoir une meilleure appréhension des expériences traumatisantes. Si ce n’est l’imminence de la vieillesse ou l’incitation familiale, peut-être trouve-t-on ici une raison à la rédaction tardive de certains mémoires.


Les guerres de l’Empire furent le premier conflit mobilisant autant d’hommes d’origines diverses sous les drapeaux. Le système de la conscription permit un recrutement large, et donc d’aligner des effectifs sans précédent le jour de bataille. Outre les insoumis, les réfractaires et les déserteurs inhérents au système, contraignant, de la conscription, cette mobilisation de masse ne fut pas sans rencontrer des problèmes d’ordres médicaux, physiques mais aussi psychologiques. En effet, être arraché à ses habitudes, son cercle familial et son village pour embrasser une vie militaire de manière subie plus que choisie, fut dévastateur pour de très nombreux conscrits. Cette séparation engendrait souvent chez le conscrit une maladie que les médecins appelaient nostalgie ou mélancolie. Cette « sorte de marasme produit par le désir de retourner au pays » [12]  Définition du dictionnaire encyclopédique Larousse... [12] , fut un des troubles psychiques les plus répandus dans les armées de la Révolution et l’Empire. Peu de mémoires disent la difficulté de cette séparation dans les premiers jours de présence au régiment. Le futur colonel Gonneville en témoigne : « Lorsque le soir de la première journée je me trouvais avec eux dans une grande chambre, ancien corridor du couvent, où trente lits, dont la moitié d’un m’était réservée, se trouvaient rangés sur une seule ligne, et qu’une seule chandelle, fichée dans une pomme de terre en guise de chandelier, éclairait lugubrement : la famille, la maison paternelle, les soins et tous les chers souvenirs de ma jeunesse m’apparurent pour former un contraste cruel avec ce qui m’entourait et devait m’entourer tous les jours pendant un temps illimité. Je parvins à maîtriser ce moment de découragement et de dégoût ainsi que les sentiments analogues que firent naître successivement d’autres circonstances. » [13]  Souvenir militaire du colonel Gonneville, campagnes... [13] Nombre de conscrits connurent ainsi des phases de découragements cycliques provoqués par l’incorporation dans la société militaire ou la perspective des combats. Le départ du foyer, les premiers temps de l’instruction au dépôt, le départ vers l’armée, une blessure, etc. plongent les moins solides dans un état d’abattement profond. Une fièvre peut alors s’avérer fatale aux jeunes soldats et par mimétisme pour leurs camarades. Certains régiments connurent ainsi de véritables épidémies liées à cette pathologie qui ne guérissait qu’avec de l’écoute (évocation des lieux chers au malade, pratique du patois…) ou le retour au pays.


Passé les premiers temps de l’instruction où la violence était souvent de mise, le plus grand nombre connaissait l’expérience de la bataille. Dans les mémoires souvent les expériences marquantes dont les soldats ont été témoins sont notées lorsqu’ils y ont été confrontés pour la première fois. La première bataille est souvent un moment fort. L’atmosphère des combats est une chose particulière à laquelle il faut s’habituer. L’univers sensoriel du combattant y est mis à rude épreuve, comme le souligne Jean-Baptiste Salmard qui découvre le feu à Austerlitz : « J’entendais pour la première fois siffler les boulets et les balles. Je vous assure que sans avoir peur, il faut s’habituer à ce bruit, avant que d’être bien rassuré, pouvoir se battre et surtout commander avec sang-froid lorsqu’on est sous le boulet à bonne portée. » [14]  Docteur Michel Bourrier, Combats et colères d’un dragon... [14] La peur reste cependant la compagne inséparable du soldat et son premier ennemi [15]  Général d’armée F. Gambiez, « La peur et la panique... [15] . En effet l’angoisse saisit le soldat, à la veillée d’arme lorsqu’il pense au caractère aléatoire de la bataille, en plein cœur de l’affrontement sous le feu ennemi, ou encore le soir venu quand le légitime soulagement d’avoir survécu laisse la place aux souvenirs des épreuves qu’il vient de traverser. Le lieutenant Raemaeckers « avoue qu’avant de combattre, l’homme le plus brave ne peut envisager le danger qu’il va courir, sans se sentir plus ou moins ému ; mais ce sentiment de pusillanimité s’éteint aussitôt que le combat s’échauffe. Dans ce cas, il n’y a que l’idée du danger qui peut causer quelque sensation ; car une fois qu’on y est, on y pense plus. » [16]  Lieutenant Cosme Ramaeckers, « Voyages et campagnes... [16] Une fois au combat, dans la promiscuité de la formation (ligne ou colonne), la peur, sentiment personnel enfoui au sein de chacun, se communique et se fait contagieuse. Lorsque cette peur collective trop longtemps contenue explose, elle se transforme en panique que rien ne peut endiguer et qui souvent transforme l’affrontement en défaite.


Le soir de la bataille, la première vision du lieu d’affrontement couvert de cadavres est une expérience difficile, même pour ces hommes du XIXe siècle habitués à la mort et au morbide. Le capitaine Marcel rapporte voir à Burgos des jeunes recrues particulièrement mal aguerries qui « n’avaient point encore vu de morts, et ils craignaient tellement de marcher sur les cadavres qu’ils faisaient de longs détours, lorsqu’ils en rencontraient, à la grande joie des anciens qui les criblaient de plaisanteries. [17]  Nicolas Marcel, Campagnes du capitaine Marcel du 69e... [17]  » Les premiers morts sont très souvent mentionnés et de nombreuses années après, des images restent gravées dans les mémoires. Krettly [18]  Yves Calvi, Gilbert Bodinier, Souvenirs historiques... [18] écrit conserver un souvenir prégnant de la mort de son colonel tué à Jemmapes en 1792, alors qu’il rédige ses mémoires au milieu des années 1830. De même, le lieutenant Martin qui connaît sa première expérience de guerre en 1813 raconte vers 1860 avoir encore dans son esprit un cadavre aux yeux vitreux et à la position improbable [19]  Jacques-François Martin, Souvenirs de Guerre (1812-1815)... [19] . Première guerre de masse inscrite sur un temps long, les guerres napoléoniennes induisent une accoutumance à l’horreur pour rendre acceptable la violence du quotidien et il n’est pas rare de lire qu’au soir de grandes batailles certains dormirent au milieu des cadavres comme à La Moscova [20]  « Souvenirs militaires de Pierre Auvray, sous-lieutenant... [20] . De nombreux mémoires racontent également comment durant la retraite de Russie, les hommes avaient l’obligation de passer outre l’homme qui s’effondrait d’épuisement, fut-il un proche, et ce, sous peine de périr à leur tour. C’est ce qui arriva à un officier supérieur qui, une fois en sécurité, s’aperçut de l’horreur de son acte et le « désespoir le porte à vouloir attenter à sa vie, on le surveille, et il finit par tomber dans un état d’aliénation mentale ». [21]  J. R. L. De Kerchove, Des maladies observées à la Grande... [21] Cette campagne occupe une place à part dans la littérature mémorielle tant elle toucha profondément les combattants qui y participèrent. Les pertes y furent terribles et ceux qui revinrent des plaines russes furent marqués à vie par l’expérience qu’ils avaient traversée. Le capitaine François conclut ses mémoires sur la campagne de 1812 en disant qu’à la mi-décembre l’armée était réduite à « 25 à 26 000 hommes de toutes armes ; encore la majeure partie était-elle composée de blessés, de malades et de fous » [22]  Charles Grolleau, Jules Clarette, Journal du capitaine... [22] . Cette expérience fut tellement marquante que certains soldats, sans jamais avoir passé le Niémen, dirent avoir fait la campagne de Russie. Certains qui avaient participé à la campagne ne pouvaient plus sortir par temps de neige, comme le rapporte Georges Blond. [23]  Georges Blond (La Grande Armée, Paris, Robert Laffont,... [23]


Si le champ de bataille marque profondément le combattant, la pression constante de l’ennemi et l’hostilité des populations civiles sont également d’importants facteurs de stress. En Calabre, en Espagne ou en Russie, la guerre de partisans, qui sort du cadre conventionnel, déroute les soldats et les officiers qui y sont confrontés. Mal préparés à cette forme de combat, les militaires n’accordent aucune considération à ces adversaires, qu’ils soient cosaques ou guérilleros, qui attaquent par surprise et se dispersent au premier accrochage. Les correspondances et les mémoires rapportent souvent le qui-vive permanent et l’insécurité auxquels ils sont confrontés. Jacques Colette écrit d’Espagne le 18 juin 1810 : « Nous ne pouvons pas reposer une nuit tranquilles, parce que les brigands viennent toujours nous attaquer et toutes les nuits, il faut cent hommes de piquet pour former des postes pour arrêter les brigands. Et là où nous sommes, nous en sommes environnés tout partout. Quand on va en détachement, il faut toujours être cent et cinquante hommes et on est encore attaqué de force. » [24]  E. Frairon et H. Heuse, Lettres de grognards, Liège... [24] Ce climat délétère est d’autant plus mal vécu en Espagne qu’il sévissait également au cantonnement. Civils et combattants faisant cause commune, l’insécurité pouvait s’insinuer jusque dans la ration que la population tentait parfois d’empoisonner [25]  Voir Les mémoires du capitaine Léon Routier, Récit... [25] .


La pression était accrue par la crainte d’être capturé et surtout par la violence extrême avec laquelle les soldats étaient traités. En Calabre comme en Espagne, on ne se contentait pas de tuer, les corps étaient mutilés, déshumanisés, et les routes devenaient le théâtre d’expositions macabres. Le capitaine François fut témoin le 22 juin 1808 du massacre de l’hôpital de Manzanares : « les habitants de la ville réunis à ceux des villages circonvoisins se portèrent à l’hôpital, où se trouvaient 1 200 et quelques malades, qu’ils égorgèrent et coupèrent en morceaux (j’ai vu des membres), un espagnol de la ville me dit qu’un officier qui s’y trouvait avait été conduit par ces canailles sur la place Mayor ; là, après lui avoir coupé les sourcils des yeux, et arraché les ongles, on l’avait scié par morceaux et jeté aux cochons ; que les soldats moins malades avaient été lapidés, coupés en pièces et jetés à la voirie ; qu’un seul s’est échappé à ce supplice et sauvé par un habitant, ayant déjà les oreilles coupées. J’ai vu ce malheureux, il était devenu fou. » [26]  Capitaine François, p. 668. [26] Quitter la zone de conflit était alors un soulagement comme pour Bastin de Bernau, qui déclara en 1811 souhaiter de tout son cœur « de ne jamais retourner en Espagne » [27]  E. Frairon et H. Heuse, op. cit., p. 227. [27] , ou pour Jean-Baptiste Lemonier-Delafosse qui chercha par tous les moyens à quitter le Portugal [28]  « Extrait des mémoires de Jean-Baptiste Lemonier-Delafosse »,... [28] . Cette atmosphère oppressante marqua durablement les soldats. Ainsi, dans sa relation de la fuite de Charles X, Eugène de Roussy, se souvenant de la campagne de 1812, compara l’hostilité des populations russes à celle qu’il ressentit à Rambouillet en juillet 1830 [29]  François Houdecek, Chantal de Loth, De l’Empereur au... [29] .
   


Dans cette société du XIXe siècle fondée sur la respectabilité et les convenances, les traumatismes psychologiques, n’étant pas considérés comme l’étaient les blessures physiques visibles, sont souvent dissimulés par ceux qui en sont atteints et, probablement plus qu’à d’autres époques, ne se racontent pas. [30]  Louis Croq, Les traumatismes psychiques de guerre,... [30] Le soldat qui n’arrive pas à se relever des épreuves vécues, pour peu qu’il sache écrire, ne couchera pas sur le papier ses troubles. De plus, ceux qui écrivent leurs mémoires plusieurs années après la fin des hostilités, même s’ils ont eu des troubles psychiques, ne jugeront pas à propos de le mentionner.


II) Les travaux des médecins


Le conflit napoléonien est l’occasion, pour les médecins contemporains, de découvrir et d’analyser plusieurs troubles psychiques provoqués par l’état du soldat ou la violence des combats. Si certaines notions étaient connues auparavant (vent du boulet, nostalgie), la multiplication des cas décrits pendant 15 ans, ainsi que le nombre d’hommes touchés par des pathologies traumatiques, permirent un début d’étude et parfois de compréhension de ces phénomènes.


Les médecins militaires, Larrey, Percy, Desgenettes, Biron ou Bégin, se penchèrent sur des cas de troubles psychiques de militaires pendant et après l’Empire. Les mémoires de Larrey [31]  Baron Larrey, Mémoires et campagnes (1812-1840), Paris,... [31] sont, à ce titre, éclairants, mais étant avant tout un chirurgien, il soigne les corps et non les esprits. Sa conclusion après avoir décrit les symptômes de soldats touchés par les effets du vent du boulet est en cela intéressante : « On ne saurait donc porter trop d’attention sur ces sortes de contusions peu ou point apparentes ». [32]  Baron Larrey, op. cit., t. 1, p. 661-662. [32] Cette violente commotion née du passage du boulet à proximité d’un homme pouvait entraîner sa mort. Dans le cas de la survie, ce traumatisme pouvait induire des névroses à long terme comme en témoignent certains cas décrits par Larrey à la suite de la bataille de Wagram, ou encore celui du soldat Jean-Louis Cecille qui fut atteint de graves crises d’épilepsie après Wagram « par suite de l’action d’un boulet qui passa près de lui, décrocha son sac et le renversa par terre. » Un médecin en chef de l’hôpital Saint-Louis certifia en 1829 (30 ans après les faits) que par « ses infirmités et ses malheurs » Jean-Louis Cecille n’était plus dans le cas d’exercer un emploi [33]  Cas cité par Nathalie Petiteau, Lendemain d’Empire,... [33] . Preuve s’il en est, que certains hommes furent marqués sur le long terme par les souffrances endurées durant le conflit.


Les nombreuses thèses de médecine soutenues sur la nostalgie (pour la plupart par des médecins militaires), entre 1803 et 1815, sont également des marqueurs de l’importance du phénomène dans les armées de l’Empire. Ces névroses, qualifiées par Bégin de « triste attribut de la profession des armes » [34]  Bégin, Dictionnaire de médecine et chirurgie pratique,... [34] , étaient souvent moins prises en compte car méconnues de la majeure partie des praticiens. Identifiée en France depuis le XVIIIe siècle par les médecins militaires, cette maladie toucha un nombre plus important de soldats avec les guerres de la Révolution française et la mise en place des levées en masse. En 1803, Denis François Noël Guerbois (1775-1838), chirurgien des armées du Rhin et d’Italie soutint une thèse intitulée : Essai sur la nostalgie appelée vulgairement maladie du pays. Il en décrivait les symptômes et tentait d’apporter une réponse au mal. La même année, Édouard Petit analysa les conséquences des affections morales sur les maladies chirurgicales des armées, et mit en lumière le facteur aggravant de la conjonction des deux pathologies. [35]  Édouard Petit, Essai sur l’influence de quelques affections... [35] Il fut suivi, entre autres, par Marquand, chirurgien-major au 6e corps de la Grande Armée, qui analysa en 1809 l’effet du moral sur le physique dans les maladies chirurgicales [36]  M. Marquand, chirurgien-major au 6e de la Grande Armée,... [36] . Ces travaux illustrent l’intérêt des médecins pour ces pathologies. Ils permirent aussi aux autorités militaires de comprendre le phénomène, et de mettre en lumière l’impact de la nostalgie sur le recrutement comme facteur de baisse des effectifs des armées.


Les traumatismes de guerre se révélant le plus souvent après la cessation des conflits, les praticiens civils eurent également à se pencher sur de nombreux troubles psychiques nés des guerres de l’Empire. Philippe Pinel, décrit ainsi dans ses ouvrages [37]  Les premiers travaux de Philippe Pinel sont publiés... [37] plusieurs cas de militaires internés à Bicêtre dont il eut la charge et ce, pendant et après l’Empire. Il en établit un inventaire étiqueté par lui en idiotisme, manie, mélancolie, hypocondrie, hydrophobie ou encore « névrose de la circulation ou de la respiration » [38]  Louis Crocq, op. cit., p. 35. [38] . Jean-Étienne Esquirol [39]  J. E. Esquirol, Des maladies mentales considérées sous... [39] eut également, à Charenton, de nombreux militaires confiés à ses soins dans les années 1820. Il note par exemple que sur 164 professions dénombrées, il y a 33 militaires soit près de 20 % des effectifs. [40]  Nathalie Petiteau (Lendemain d’Empire, p. 112) a, pour... [40] Ces praticiens célèbres montrent, à eux seuls, l’intérêt qui se développa pour l’étude des affections morales provoquées par les combats. Tous deux décrivent des cas de militaires affectés par des pathologies liées à la réadaptation à la vie civile et qui peuvent mener au suicide. Pinel évoque ainsi un officier de cavalerie rentré chez lui après 1815, et 40 ans de service. Il ne supporta pas l’inactivité de sa vie civile et développa des névroses liées à ce repos forcé. Pinel explique que les activités de l’état militaire fortifient une « constitution faible et détériorée mais [que] leur interruption brusque et le passage à un repos apathique débilitent également le moral et le physique, font languir toutes les fonctions de la vie, produisent une tristesse involontaire, une sorte de pusillanimité et des craintes renaissantes dont on ne peut se défendre. Il en résulte, par degrés une hypocondrie qui peut être portée jusqu’à une manie déclarée. » [41]  Pinel, op. cit., p. 31-33 [41] Et Esquirol de compléter : « Les changements brusques d’états, le passage d’une vie active à une vie inoccupée, conduisent à la folie : c’est ce qu’on a pu observer chez les militaires français qui, après une vie errante, vagabonde et passée entre les privations de tout genre et l’abondance de toutes choses, obtenaient la permission de se reposer. C’est ce que j’ai vu chez plusieurs officiers après 1815. » [42]  E. Esquirol, op. cit., p. 25. [42] Certains ne purent surmonter ce changement brutal de vie. Certains eurent des accès de violence, d’autres se suicidèrent. Les registres de la morgue de Paris ainsi que ceux des Invalides dénombrent ainsi plusieurs cas de suicides de militaires lors des Cent Jours et dans les années qui suivirent [43]  Mathieu Lefebvre, Dictionnaire biographiques des invalides... [43] . Les archives des hôpitaux (Bicêtre [44]  Les registres de population de Bicêtre, mais également... [44] , Salpêtrière, Charenton…), mais également celles des Invalides et des succursales, sont ainsi des sources importantes dans le travail sur le traumatisme. Étudiées de manières ponctuelles sur les questions des blessures psychiques [45]  Voir notamment le travail de Nathalie Petiteau sur... [45] , ces archives recèlent de nombreux cas de militaires et mériteraient une recherche approfondie pour connaître, notamment de manière quantitative, l’ampleur de ces pathologies sur les soldats napoléoniens.
   
   


L’anthropologie du conflit qui s’étala de 1805 à 1815 a connu depuis ces vingt dernières années un grand développement. Impulsés dans les années 1970 par John Keegan, ces travaux furent poursuivis dans les pays anglo-saxons par Alan Forrest ou Rory Muire [46]  Rory Muire, Tactics and the experience of battle in... [46] . En France, Ardant Du Picq en 1880 porta un regard précurseur sur l’impact du moral chez le soldat, et Jean Morvan dans son étude sur le Soldat impérial en 1904 se pencha sur l’expérience de guerre des combattants avec les mots de son époque [47]  Jean Morvan, Le soldat impérial (1800-1814), Paris,... [47] . Portées par les conflits contemporains, ces études connurent une lente gestation universitaire dans la seconde partie du XXe siècle. Elles eurent un récent développement avec les travaux de Nathalie Petiteau, Stéphane Calvet [48]  Stéphane Calvet, Les officiers charentais de Napoléon... [48] , Nicolas Cadet ou Michel Roucaud. Les colloques de 2009 aux Invalides [49]  Cahiers d’études et de recherches du musée de l’Armée,... [49] , de 2010 à Carcassone [50]  Nathalie Petiteau, Jean-Marc olivier, Sylvie Caucanas,... [50] , ou dernièrement en 2012 par le Service historique de la Défense [51]  H. Drévillon, B. Fonck, M. Roucauddir, Guerre et armée... [51] , montrent la vivacité de ces approches qui replacent le soldat au cœur de son expérience de la guerre. Dans ce contexte, l’étude des blessures psychiques n’a encore été que peu abordée, elle permettrait pourtant de porter un regard nouveau sur ces années de conflits souvent occultées par la vision romantique de la guerre et du soldat impérial.



Notes




[*]
Fr. Houdecek est responsable de l’édition de la Correspondance générale de Napoléon Bonaparte (ed. Fayard) à la Fondation Napoléon. Spécialiste d’histoire militaire, il est l’auteur de nombreux articles et ouvrages, parmi lesquels Du Niémen à la Bérézina : lettres et témoignages de soldats français sur la campagne de Russie (textes inédits), coédition avec M. Roucaud, éditions du Service Historique de la Défense (SHD), 2012. Il participe au séminaire 2013 « Blessures psychiques de guerre à travers l’histoire » dirigé par Michèle Battesti, dans le cadre de l’Irsem (Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire).

[1]
Par la suite, une importante vague de publications vit le jour jusque vers 1840 pour se tarir par engorgement du marché. Par opposition au Second Empire, l’après 1870 fut le moment de l’émergence de la légende noire et des publications mémorielles contraires à la légende napoléonienne. Dans le contexte revanchard de la fin du XIXe siècle, un nouvel essor de publication eut lieu vers 1880 jusqu’au premier conflit mondial (Jean Tulard, Nouvelle bibliographie critique des mémoires sur l’époque napoléonienne, Paris, Droz, 1991, p. 8).

[2]
Philippe de Ségur, Histoire de Napoléon et de la Grande Armée pendant l’année 1812, Bruxelles, A. Lacrosse, 1825.

[3]
Jean-Baptiste Marbot, Mémoires du général baron de Marbot, Paris, Plon-Nourrit, 1891.

[4]
Voir par exemple la note introductive aux mémoires du capitaine Desboeufs, Les étapes d’un soldat de l’Empire (1800-1815), Paris, À Librairie des Deux Empires, 2000, p. XIII.

[5]
Charles Théodore Beauvais de Préau, Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles des Français de 1792 à 1815, Paris, Pancoucke, 1817-1825, 27 volumes.

[6]
Adolphe Thiers, Histoire du Consulat et de l’Empire, Paris, Lheureux, 1845-1862, 20 volumes.

[7]
Natalie Petiteau, Les lendemains d’Empire, les soldats de Napoléon dans la France du XIXe siècle, Bibliothèque de l’Histoire, Paris, 2003, p. 108.

[8]
Chantal Prévot dans la bibliographie qu’elle établit compte 262 mémoires sur la campagne de Russie (François Houdecek, Michel Roucaud, Du Niémen à la Bérézina, lettres et témoignages de soldats français sur la campagne de Russie, Vincennes, SHD, 2012, p. 225 et suivantes). Même rapporté à la pratique de l’écrit et au nombre de survivants (10 à 15 % des effectifs engagés) c’est une faible proportion par rapport aux masses qui envahirent la Russie en 1812 : 650 000 à 700 000 soldats.

[9]
Le chiffre communément admis tourne autour de 10 % des effectifs militaires sachant écrire.

[10]
Charles Grolleau, Jules Clarette, Journal du capitaine François, Paris, Charles Carrington, 1904, p. 698 et suivantes.

[11]
J.R.L. De Kerchove, Des maladies observées à la Grande Armée française, pendant les campagnes de Russie en 1812 et d’Allemagne en 1813, Anvers, 1836.

[12]
Définition du dictionnaire encyclopédique Larousse du XIXe siècle. La nostalgie pourrait se rapprocher d’une forme de dépression aiguë pouvant aller jusqu’à la mort. L’une des rares thérapies connue était d’évoquer avec le malade les choses qui lui était chères mais la guérison entière s’obtenait généralement par un retour au pays.

[13]
Souvenir militaire du colonel Gonneville, campagnes d’un cavalier de l’Empire, présentation et notes Michel Legat, éditions du Grenadier, Paris, 2002, p. 26.

[14]
Docteur Michel Bourrier, Combats et colères d’un dragon de l’Empire, d’après les mémoires manuscrits de Charles Gabriel de Sallmard de Peyrins (1783-1858), Nice, 1983, p. 66.

[15]
Général d’armée F. Gambiez, « La peur et la panique dans l’histoire », in Serge William Serman, et Jean-Paul Bertaud, Vie Psychologie des combattants et gens de guerre (1635-1945), Paris, Imprimerie nationale, 1970, p. 98.

[16]
Lieutenant Cosme Ramaeckers, « Voyages et campagnes en Espagne dans les années 1807 et 1808 », in Du Tage à Cabrera, Souvenirs de deux lieutenants et d’un caporal, Paris, Librairie Historique F. Teissedre, 1999, p. 93.

[17]
Nicolas Marcel, Campagnes du capitaine Marcel du 69e de ligne en Espagne et au Portugal (1808-1814), Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1913, p. 9.

[18]
Yves Calvi, Gilbert Bodinier, Souvenirs historiques du capitaine Krettly, Paris, Nouveau Monde éditions/Fondation Napoléon, 2003, p. 36-37.

[19]
Jacques-François Martin, Souvenirs de Guerre (1812-1815) du lieutenant Martin, texte présenté par Jacques Jourquin, Paris, Tallandier, p. 205.

[20]
« Souvenirs militaires de Pierre Auvray, sous-lieutenant du 23e de dragons (1807-1815) », Carnets de la Sabretache, 1914-1919, p. 353.

[21]
J. R. L. De Kerchove, Des maladies observées à la Grande Armée, op. cit, Anvers, 1836, p. 114-115. Ce cas fait écho à celui décrit par Pinel de deux frères réquisitionnaires partis à l’armée durant la Révolution. La mort de l’un entraîna un fort traumatisme chez le deuxième, le troisième frère resté au village eut la même réaction en apprenant « la nouvelle de la mort d’un de ses frères, l’aliénation de l’autre, le jette dans la consternation et une telle stupeur, que rien ne réalisait mieux cette immobilité glacée d’effroi qu’ont peinte tant de poètes anciens ou modernes. » Ph. Pinel, Nosographie philosophique ou la méthode de l’analyse appliquée à la médecine, Paris, J. A. Brosson, 1818, t. 3, p. 134.

[22]
Charles Grolleau, Jules Clarette, Journal du capitaine François, Paris, Charles Carrington, 1904, p. 840.

[23]
Georges Blond (La Grande Armée, Paris, Robert Laffont, 1979, p. 11) rapporte une anecdote se passant vers 1865.

[24]
E. Frairon et H. Heuse, Lettres de grognards, Liège Imprimerie Bénard, Paris, Librairie G. Courville, p. 207.

[25]
Voir Les mémoires du capitaine Léon Routier, Récit d’un soldat de la république et de l’Empire, édition établie par Michel Legat, Paris, Bernard Giovangelli éditeur, 2004, p. 113 et suivantes, ainsi que Thierry Gallice, Guérilla et contre-guérilla en Catalogne (1808-1813), Paris, L’Harmattan, 2012, p. 206.

[26]
Capitaine François, p. 668.

[27]
E. Frairon et H. Heuse, op. cit., p. 227.

[28]
« Extrait des mémoires de Jean-Baptiste Lemonier-Delafosse », in Léonce Bernard, Soldat d’Espagne, récits de guerre 1808-1814, Paris, Bernard Giovangelli éditeur, 2008, p. 112.

[29]
François Houdecek, Chantal de Loth, De l’Empereur au Roi, correspondance d’Eugène de Roussy (1806-1830), Paris, Nouveau Monde éditions/Fondation Napoléon, 2012, p. 315.

[30]
Louis Croq, Les traumatismes psychiques de guerre, Paris, Odile Jacob, 1999, p. 422.

[31]
Baron Larrey, Mémoires et campagnes (1812-1840), Paris, Tallandier, 2004, 2 vol.

[32]
Baron Larrey, op. cit., t. 1, p. 661-662.

[33]
Cas cité par Nathalie Petiteau, Lendemain d’Empire, p. 111.

[34]
Bégin, Dictionnaire de médecine et chirurgie pratique, 1834, t. X, p. 125.

[35]
Édouard Petit, Essai sur l’influence de quelques affections morales dans les maladies chirurgicales des armées, Paris, imprimerie de Chaignieau, jeune, Paris, 1803.

[36]
M. Marquand, chirurgien-major au 6e de la Grande Armée, « De l’influence du moral sur le physique dans les maladies chirurgicales, et principalement dans les cas d’opération », Journal de médecine, chirurgie, pharmacie, etc., 1808, vol. 15-16, p. 100-106.

[37]
Les premiers travaux de Philippe Pinel sont publiés entre 1797 (Nosographie philosophique, ou la méthode de l’analyse appliquée à la médecine, Paris, Maradan, an VI) et 1800 (Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale ou la manie, Paris, Richard an IX) et par la suite vont être augmentés, complétés et republiés à plusieurs reprises.

[38]
Louis Crocq, op. cit., p. 35.

[39]
J. E. Esquirol, Des maladies mentales considérées sous le rapport médical, hygiénique et médico-légal, Bruxelles, 1838.

[40]
Nathalie Petiteau (Lendemain d’Empire, p. 112) a, pour sa part, dénombré 93 entrées de militaires à Bicêtre entre 1814 et 1821. Ces chiffres sont à mettre en regard avec les 2 000 aliénés donnés par Esquirol en 1813 (E. Esquirol, Des maladies mentales, p. 28), le nombre qui a selon lui doublé depuis 1786. Cette multiplication est due selon Esquirol à l’augmentation des secours impulsés par Pinel ainsi qu’à l’amélioration des conditions d’accueil. Il prend également en compte la formation des médecins, et les soins portés aux aliénés qui induisent un allongement de la durée de leurs vies. Il répond ainsi au débat de son temps qui voulait que la Révolution et l’Empire aient généré une augmentation du nombre de fous à Paris et en France.

[41]
Pinel, op. cit., p. 31-33

[42]
E. Esquirol, op. cit., p. 25.

[43]
Mathieu Lefebvre, Dictionnaire biographiques des invalides décorés de la Légion d’honneur sous Napoléon, Paris, Éditions SPM, 2008, p. 225-227, Nathalie Petiteau, Lendemain d’Empire, p. 113.

[44]
Les registres de population de Bicêtre, mais également de nombreux autres hôpitaux sont désormais consultables en ligne (http://recherche.aphp.fr/?id=recherche_guidee_registres).

[45]
Voir notamment le travail de Nathalie Petiteau sur la succursale des Invalides d’Avignon (Nathalie Petiteau, « Avignon, lieu de mémoire des guerres de l’Empire ? », in Guerriers du Premier Empire, expériences et mémoires, Paris, Les Indes savantes, 2011, p. 123) ; voir également Mathieu Lefebvre, Dictionnaire biographiques des invalides décorés de la Légion d’honneur sous Napoléon, Paris, Éditions SPM, 2008.

[46]
Rory Muire, Tactics and the experience of battle in the age of Napoleon, New Haven and London, Yale University Press, 1998.

[47]
Jean Morvan, Le soldat impérial (1800-1814), Paris, Librairie Plon, 1904, vol. 2, p. 261 et suivantes.

[48]
Stéphane Calvet, Les officiers charentais de Napoléon au XIXe siècle, destins de braves, Paris, Les indes savantes/Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse, 2010.

[49]
Cahiers d’études et de recherches du musée de l’Armée, Les ombres de l’Empire, Approches anthropologiques archéologiques et historiques de la Grande Armée, numéro hors-série n° 5, Paris, 2009.

[50]
Nathalie Petiteau, Jean-Marc olivier, Sylvie Caucanas, Les Européens dans les guerres Napoléoniennes, Toulouse, éditions Privat, 2012.

[51]
H. Drévillon, B. Fonck, M. Roucauddir, Guerre et armée napoléonienne regard sur un renouveau historiographique, actes du colloque du 30 novembre-1er décembre 2012, à paraître octobre 2013.
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Re: Blessures psychiques des combattants de l'Empire.

Message par La Poudre le Lun 1 Sep 2014 - 21:09

Article extrêmement interessant (je l'ai lu de bout en bout)

C'est un sujet rarement (sinon jamais) évoqué, même de nos jours où on se doit d'être toujours le meilleur !!!
Surtout ne pas dire qu'on a souffert psychologiquement !!!
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Re: Blessures psychiques des combattants de l'Empire.

Message par Mouton la Mascotte le Ven 5 Sep 2014 - 10:38

Un article dans  la même veine parue dans le numéro 499 de la revue du souvenir napoléonien  par François Houdecek

Napoléon fonda une partie de sa légitimité sur la gloire militaire, et le régime impérial exalta le sens du sacrifice sous les armes. Le militaire était ainsi convié à se dépasser, à faire preuve de courage en toute occasion et principalement lors des batailles. En récompense, soldats et officiers espéraient obtenir l'étoile de la Légion d'honneur, une promotion ou, au moins, la reconnaissance de leurs pairs. Cette exaltation des valeurs guerrières fit que la peur ne pouvait s'avouer, se dire ou même s'écrire. Elle fut cependant la compagne inséparable du soldat ainsi que son premier ennemi (1).
Le combat : l'apprentissage de la peur

La peur est, en premier lieu, un sentiment individuel associé à la prise de conscience d'un danger ou d'une menace réelle ou fantasmée. La première expérience de la bataille fut souvent l'occasion de connaître ses premières peurs pour le soldat napoléonien. Le bruit du canon, l'odeur de la poudre, la fumée de la mousqueterie ou de la poussière qui limite le champ de vision, la vue du sang et des cadavres… l'univers sensoriel du jeune soldat était mis à rude épreuve et le combat était un univers déroutant auquel il fallait s'habituer. Ainsi Billon raconta sa première expérience du feu lors d'une canonnade au camp de Boulogne : « Chose pénible à dire, mais je dois l'avouer : j'eus peur ! La brutalité des boulets, le sifflement des balles, le péril qui se reproduit sous toutes les formes, les cadavres qui s'amoncellent autour du conscrit lui font battre le coeur. Mais il en prend bientôt l'habitude. Le regard scrutateur des anciens, leur sourire moqueur, la crainte du ridicule finissent par chasser la peur, et l'on vient à rechercher le danger. » (2) Le sous-lieutenant Lefol qui connut cette « épreuve redoutable » à La Rothière note qu'à « cette occasion, je crois pouvoir assurer qu'il n'est donné à personne d'assister à une première affaire sans être saisi d'une terrible émotion causée par le sentiment de la conservation. Les militaires qui soutiendraient le contraire, ou se tromperaient ou bien oublieraient ce qu'ils ont ressenti dans un pareil moment. J'ai connu un officier général très distingué qui nous avouait franchement que chaque fois qu'il allait au feu, il lui arrivait un inconvénient très désagréable et surtout fort incommode en pareille circonstance. » (3) La jeunesse était souvent une bonne excuse pour avouer sa peur à ses supérieurs. Martin, jeune sous-lieutenant de dix-huit ans, fraîchement sorti de Saint-Cyr, connut sa première bataille à Bautzen (21-21 mai 1813). Le capitaine de grenadiers de son régiment voulut savoir comment il s'était comporté : « “Eh bien mon brave, nous n'avons pas eu peur aujourd'hui ?” J'hésitai un peu, puis je répondis : “Ma foi capitaine, il y a bien eu quelque chose comme cela.” “À la bonne heure, dit-il en me frappant sur l'épaule, c'est une réponse loyale et je vous estime davantage. Sachez que nul ne peut se trouver dans cette situation sans ressentir un peu d'émotion, surtout à votre âge.” » (4) Même pour le soldat aguerri, l'appréhension des combats restait une source d'angoisse et de stress. Si la première bataille fut un apprentissage de la peur, les soldats ne purent jamais s'en affranchir complètement et de fortes émotions furent ressenties au bruit assourdissant des canonnades de Wagram, la Moskowa ou Waterloo. Le lieutenant Raemaeckers « avoue qu'avant de combattre, l'homme le plus brave ne peut envisager le danger qu'il va courir, sans se sentir plus ou moins ému » (5). C'est souvent par anticipation que le soldat souffrait de cette appréhension qui se transformait en peur. Le bivouac, lieu de repos, pouvait être également un creuset d'angoisse et de stress en vue des épreuves traversées ou à venir. Chacun y partageait son expérience de la bataille, se remémorait les frères d'armes tombés les jours précédents ; si certains y trouvaient un réconfort, d'autres y puisaient les sources d'une anxiété encore plus grande. Ce stress aigu, certains ne purent le soutenir et eurent des gestes radicaux comme le raconte Barrès : « Le 29 avril, dans l'après-midi étant au bivouac, nous entendîmes le canon pour la première fois de cette campagne. Un jeune soldat du 6e, au bruit de cette canonnade, qui paraissait assez éloignée, fut prendre son fusil aux faisceaux comme pour le nettoyer, et dit à ses camarades en s'éloignant : “Diable, voici le brutal. Je ne l'entendrai pas longtemps.” Il fut se cacher derrière une haie et se fit sauter la cervelle. Cette action fut considérée comme un acte de folie, car elle était incompréhensible. Si cet homme craignait la mort, il se la donnait cependant. S'il ne la craignait pas, il devait attendre qu'elle lui arrivât, naturellement ou accidentellement. » (6) Pour nombre de ces hommes, tout sentiment d'angoisse ou de peur disparaissait le combat une fois engagé. Pour eux, se battre était du domaine de l'action, et l'émotivité n'y avait plus sa place. Comme le souligne à nouveau Raemaeckers, « ce sentiment de pusillanimité s'éteint aussitôt que le combat s'échauffe. Dans ce cas, il n'y a que l'idée du danger qui peut causer quelques sensations ; car une fois qu'on y est, on n'y pense plus. » (7) Les circonstances, la camaraderie, le fatalisme… faute de choix possibles et d'alternatives accessibles, la majeure partie des soldats firent malgré la peur la tâche pour laquelle ils avaient été intégrés à l'armée.

La peur : transgression de l'honneur militaire
La société militaire de l'Empire plonge ses fondements dans la discipline et l'honneur. Deux valeurs qui étaient souvent transgressées par l'homme qui perdait ses moyens. Ainsi, pour les moins courageux qui ne réussissaient pas à passer outre la peur lors des combats ou que la crainte de l'issue fatidique tétanisait, il fallait trouver un moyen de s'éloigner de son unité avant ou pendant les affrontements. La simulation était le plus courant. Certains purent feindre une trop grande fatigue ou une blessure pour s'éloigner de la colonne de marche. Le soldat se faisait alors escorter par un camarade complice et s'offrait ainsi quelques heures de repos. L'escorte de blessés ou de prisonniers sur les arrières était le moyen le plus commun pour s'éloigner des combats. Napoléon, durant les campagnes de 1805 et 1809 (8), tenta de limiter ses absences volontaires pour raison d'escorte. Billon, vélite de la Garde à Eylau, raconte : « L'ordre du jour de la bataille prescrivait, comme de coutume, aux quatre hommes les plus proches d'un blessé, de l'emporter à l'ambulance et de retourner à leur poste dans le plus bref délai. J'avais plusieurs fois entendu mon brave capitaine Sicard […] dire qu'il voyait avec peine et déplorait le retard que mettaient même les anciens à rentrer dans les rangs au retour de leur triste corvée. Je me promis bien d'éviter ce reproche, quand je dus emporter le pauvre caporal Thomas, tombé à mes côtés. » (9) Une autre astuce était la nécessité de soulager un besoin naturel. Coignet raconte : « L'envie me prend de faire mes besoins, mais défense d'aller en arrière ! Il fallait se porter
en avant de la ligne de bataille. Arrivé à la distance voulue pour les bienséances, je pose mon fusil par terre, et me mets en fonction, tournant le derrière à l'ennemi. Voilà un boulet qui fait ricochet et m'envoie beaucoup de terre sur le dos, je fus accablé par ce coup terrible ; heureusement j'avais gardé sac au dos, ce qui me préserva. » Le célèbre grognard en fut quitte pour une bonne frayeur et retourna à son poste mais ce ne fut pas le cas pour tous les soldats employant ce prétexte. Prétendre que son fusil était cassé ou perdu était également un autre moyen. Certains allèrent même jusqu'à détériorer leurs armes, voire s'en séparer volontairement en la vendant aux habitants. Pendant la campagne de France, Macdonald stigmatisa ainsi dans son ordre du jour du 10 mars 1814 les soldats résignés et apeurés « qui jettent leurs armes, baïonnettes, gibernes ou cassent les chiens des fusils » (10). Le manque de munitions est parfois le symptôme de la peur ou de la jeunesse du combattant. Certains soldats ou unités purent ainsi avoir un feu nourri pour prétendre être à court de munitions afin d'espérer être transférés en seconde ligne. Le 30 mars 1814 devant Saint-Denis, le commandant Dezobry décrit ainsi des gardes nationaux qui « n'ont pas le sang-froid qui ne s'acquiert que quand on a combattu sur vingt champs de bataille » et surtout qui consommèrent leurs cartouches trop rapidement (11). Reste que la ville de Saint-Denis eut du mal à déposer les armes le 31 mars alors que les combats avaient cessé aux barrières de Paris. Le cavalier, quant à lui, pouvait simuler l'emballement de son cheval, voire le blesser volontairement. Une fois les soldats au milieu de leur formation et marchant vers l'ennemi, il était difficile d'échapper au combat. Cependant, quand une unité avançait vers l'adversaire, les soldats pouvaient être tentés de feindre la blessure ou la mort et se laisser tomber au sol afin de rester en arrière, espérant que le bataillon ne le verrait pas. Ardant du Picq donne ainsi l'exemple devenu désormais célèbre de la colonne Macdonald à Wagram le 6 juillet 1809 qui connut une énorme érosion passant de 22 000 combattants à 1 500 à la fin de l'action. Il parle alors de 12 000 simulateurs (12). Si ce nombre paraît un peu exagéré, il a le mérite de souligner un phénomène attesté de simulation qu'il est néanmoins impossible de quantifier. Des qualités d'acteur certaines étaient cependant nécessaires pour déjouer l'attention des serre-files, souvent de vieux soldats aguerris, qui encadraient la formation ! Montrer sa peur au combat sous l'Empire, c'était se rendre ridicule et perdre la face. C'était surtout risquer le mépris de ses camarades de chambrée et s'exposer aux railleries et au déshonneur. Passer pour un lâche ou un couard pouvait tout autant que les balles ennemies tuer, et surtout entraîner le rejet de cette petite société qu'était le régiment. Ainsi, sous l'Empire, la première des règles était de ne pas montrer sa peur. Ce petit jeu fit parfois prendre des risques inutiles aux officiers comme aux soldats. L'instinct de conservation obligeait à baisser la tête pour ne pas être touché par les boulets et les balles qui arrivaient dans sa direction. Cependant, ce geste reflexe pouvait être considéré comme de la crainte. Griois raconte, au soir de la prise de la redoute de Chevardino (5 septembre 1812), juste avant Borodino : « J'allai avec le général Grouchy et son chef d'étatmajor Jumilhac reconnaître les environs. Un boulet tiré de très près passa entre nous trois. Jumilhac se baissa vivement. Le général Grouchy ne put s'empêcher de sourire et me dit : “Il paraît, colonel, que vous êtes plus familier avec les boulets que monsieur, car vous ne les saluez pas comme lui.” Le pauvre chef d'état-major, fort embarrassé de sa contenance, ne dit pas un mot. Au reste, c'est un mouvement involontaire chez quelques militaires que j'ai connus ; c'est un malheur pour eux, car il peut être attribué à la peur. Quant à moi, j'ai été assez heureux pour ne jamais faire le moindre mouvement afin d'éviter un boulet, et je m'en félicite. » Cependant
de nombreux témoignages concordent pour dire que la pratique était naturellement courante (13) chez les conscrits comme chez l'homme aguerri. Lorsque la colonne montait à l'assaut, des hommes pouvaient également être tentés de se baisser afin de se cacher derrière le soldat qui le précédait. À l'image de ce capitaine « qui n'avait pas la réputation d'être très brave » que décrit le lieutenant Martin à Waterloo lors de l'attaque du Mont Saint-Jean. Plus grand que la moyenne, il se « rapprochait toujours plus du peloton qui marchait devant lui » et se courbait « en deux » de manière ridicule et ce, pour éviter les balles anglaises qui fouettaient la colonne (14). Ces attitudes étaient réprouvées par l'honneur militaire qui voulait que l'on gardât la tête haute comme le rappelle la célèbre harangue du colonel Lepic aux grenadiers à cheval de la Garde à Eylau : « Haut les têtes, la mitraille n'est pas de la merde !

Peur d'un seul, peur de tous
La colonne en marche vers l'ennemi, la peur n'était plus individuelle mais collective. Dans la grande proximité entre les combattants dans les formations du XIXe siècle, le soldat était ouvert aux émotions collectives et chacun ressentait les mêmes sentiments au même moment. Dans ce contexte, la peur qu'éprouvait chaque homme se faisait contagieuse et se répandait dans la formation. Le combattant, affaibli physiquement et psychologiquement par la fatigue, l'inconfort, l'insécurité, les menaces…, était alors très sensible aux réactions d'imitation et de contagion. Cette contagion trouvait son point culminant dans la panique qui était l'explosion finale d'une peur collective longtemps contenue, et qui ne pouvait plus être refoulée. Les paniques emportaient tout sur leur passage, les soldats devenant alors incontrôlables et s'enfuyant à toute jambe. Les déclencheurs de la panique pouvaient être nombreux tant le moral d'une unité prise dans la fournaise de la bataille était un équilibre précaire, notament quand une troupe encore constituée et organisée était traversée par des éléments extérieurs qui déstabilisaient le groupe. À Craonne (7 mars 1814), le général Boyer de Rebeval ne put déployer sa colonne composée de soldats de la Jeune Garde, car il craignait que, du fait des nombreux blessés qui la traversaient et quittaient les rangs, les soldats se mettent à paniquer. De même, une rumeur, un cri d'alarme, un bruit lancé par un membre de la troupe faisait également monter la tension d'un cran dans la formation. La tension devenait alors insupportable et la troupe partait en panique. Ce même 7 mars 1814, sur le plateau de Craonne, lors d'une charge en fin de matinée, Grouchy et le général Sparre à la tête des dragons d'Espagne furent blessés. Les dragons refluèrent sur la division Boyer, la désorganisant et la faisant reculer, eux qui avaient si bien tenu jusqu'à
présent. Ce mouvement fit paniquer les jeunes soldats de l'infanterie de Ney (à la droite de Boyer), qui se mirent à courir et ce, malgré les invectives du prince de la Moskowa. Ces paniques n'eurent pas de conséquences néfastes : les unités furent ralliées et purent reprendre le combat. Ce ne fut pas le cas à chaque épisode du genre comme à Saint- Pierre d'Irube (13 décembre 1813), où la seconde brigade Guardet de la division d'Armagnac, ébranlée par la retraite de nombreux blessés qui venaient de traverser ses rangs, refusa de marcher en avant malgré les efforts de Drouet d'Erlon et du général Guardet. Le refus de la division de monter au combat fut exploité par les Anglais qui restèrent finalement maîtres du terrain. Le phénomène de panique et de débandade ne fut pas l'apanage des jeunes troupes. À Viazma, le 3 novembre 1812, Davout qui faisait l'arrière-garde fut fortement attaqué par Miloradovitch. Dégagés une première fois par le 3e corps de Ney, les soldats de Davout finirent par être entraînés dans la panique par les isolés et les traînards qui traversaient les
unités. La débandade de ces soldats réputés comme les plus solides de l'armée après la Garde impériale eut un immense retentissement et impressionna jusque dans le camp adverse (16). Il fut surtout un marqueur important du commencement de la déliquescence du moral de la Grande Armée en retraite. Lutter contre la peur qui déstructure les unités est ainsi un enjeu majeur des états-majors. La boisson était le premier outil pour combattre ce sentiment chez le soldat. Boire modérément donnait confiance et désinhibait le militaire qui se battait sans réfléchir au danger du moment. L'alcool lui faisait franchir cet instant fatidique juste avant le combat où les angoisses et les peurs étaient les plus importantes et faisaient basculer les moins forts dans la fuite. Mais il fallait surtout toute l'expérience des officiers et sous-officiers qui encadraient le bataillon pour conserver la cohésion des unités lorsqu'elles étaient sous le feu de l'adversaire. L'entraînement et l'expérience apparaissaient alors comme des éléments indispensables pour être efficaces dans la bataille. Le courage peut ainsi être vu comme la petite part de lucidité que le guerrier conservait quand il était plongé dans l'enfer des combats.
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